Observatoire de l'Enfance, de la Jeunesse et de l'Aide à la Jeunesse

L’échappée

Les boîtes de la mémoire du Centre Sinomlando en Afrique du Sud.

© Anne Swaluë

Les travaux de l’Observatoire ont à de maintes reprises mis en évidence l’importance de l’« agency », pour le bien-être de l’enfant, c’est-à-dire le fait d’être d’acteur/actrice de sa vie, d’avoir prise sur ce qui lui arrive(1). La méthodologie Sinomlando en est une illustration convaincante. 

Sinomlando signifie « nous avons une histoire » en Zulu. Centre de recherche de l’Université de KwaZulu-Natal à Pietermaritzburg en Afrique de Sud, le Centre Sinomlando se consacre à l’histoire orale et au travail de mémoire en Afrique. 

En 2000, face au nombre important d’enfants devenus orphelins du fait de l’épidémie du VIH/SIDA, le Professeur Philippe Denis, missionnaire et historien belge, et l’actuelle directrice du Centre, Nokhaya Makiwane, ont mis au point une méthodologie proche de la thérapie narrative permettant aux enfants de faire face à la perte de leurs parents, et à leur propre maladie le cas échéant. Dans un contexte de grand tabou vis-à-vis d’une maladie stigmatisée, les enfants souffrent des non-dits entourant le décès de leur père et/ou de leur mère. 

La méthodologie de Sinomlando s’appuie sur de simples boîtes, dites « boîtes à mémoire », utilisées pour conserver les souvenirs des défunts, en tant qu’objet transitionnel. La famille élargie de l’enfant est mobilisée pour raconter à l’enfant sa propre histoire et celles de ses parents, avec l’aide de « médiateurs de mémoire » adéquatement formés. Au travers de plusieurs activités réalisées au cours d’un « camp » réunissant des enfants vivant des situations similaires, les enfants sont ensuite amenés à partager leur histoire, à exprimer leur ressenti et leurs points de vue sur ce qui les fait souffrir, les apaise, ou leur fait peur. Les médiateurs de mémoire veillent à ce que cela ait lieu dans un cadre sécurisant, tant physiquement qu’émotionnellement. L’aspect collectif des activités amène les enfants à prendre conscience qu’ils ne sont pas seuls à vivre ces difficultés. Dans une étape ultérieure, les animations prévues par la méthodologie permettent alors à l’enfant de relire sa propre histoire en mettant l’accent sur les facteurs positifs, qui constituent pour lui des ressources de résilience. Elles le conduisent à reprendre un rôle d’acteur de sa propre vie et à se projeter à nouveau dans le futur. Dans une perspective d’émancipation, la méthodologie de la boîte à mémoire promeut l’enfant comme un.e « héros/héroïne » et non une victime. Par ailleurs, un travail de soutien à la parentalité est prévu en parallèle, ainsi qu’une aide psychosociale similaire pour les parents et tuteurs/tutrices afin de les aider eux aussi à surmonter leurs propres traumatismes.

Cette méthodologie de la boîte à mémoire, dont l’efficacité a été attestée par les évaluations, a fait l’objet d’une diffusion importante au sein de plusieurs pays d’Afrique (Ouganda, Centrafrique, Bénin, Togo, Côte d’Ivoire, RDC, etc.), notamment au sein du réseau Caritas. Elle peut également être adaptée pour répondre à d’autres traumatismes vécus par les enfants : migrations, violences sexuelles, handicap, emprisonnement d’un parent, etc.

Au-delà de la résilience psychologique, la méthodologie vise l’émancipation des enfants, avec pour finalité idéale le passage à une action collective de revendication de leurs droits. Un projet de ce type est actuellement mené en Afrique du Sud où des jeunes vivant avec le VIH ont réalisé une valorisation de leur propre histoire sous forme de vidéos, qu’ils diffusent dans leurs écoles et auprès des décideurs nationaux et internationaux, pour faire entendre leurs voix et plaider pour le respect des droits des personnes vivant avec le VIH/SIDA(2)

Pour plus d’informations : 

www.sinomlando.ukzn.ac.za

DENIS Philippe (dir.), Les enfants aussi ont une histoire. Travail de mémoire et résilience au temps du sida, Éditions Karthala, 2007.


(1) Voir notamment la recherche « Ce que les enfants entendent par bien-être »

(2) In Our Voice, plate-forme pour jeunes vivant avec le VIH (Twitter : @InOurVoice).

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